La capitainerie

Voyages à venir

Des envies piochées par-ci par-là et rassemblées ici pour ne rien oublier!

Compagnons de voyage

Jeudi 3 janvier 2008
«          Enfin, Frasquita traversa le patio et parut sur le seuil : le cortège de femmes qui l’attendait pour l’escorter par les rues jusqu’à la petite église se glaça. Il n’y eut plus que le bruit du vent dans les voiles. Frasquita surpassait en lumière la Vierge bleue de las Penas.

Le village sentit aussitôt que cette femme prenait corps dans ces volutes de tissu blanc. Il perçut à sa démarche, à cette façon qu’elle avait d’onduler dans la lumière, à l’ampleur de son mouvement, à cette singulière pureté du geste, que cette chair prenait conscience de sa pleine mesure. Le pays s’offusqua de la voir s’avancer ainsi et étendre ses frontières, il la sentit battre tambour au cœur même de ses murs.

La splendeur venait de l’exacte adéquation de la robe aux formes de cette jeune femme qui soudain remplissait le vide dans lequel elle s’était jusque-là recroquevillée.

Les regards ne suffirent pas à détruire ce nouvel être qui paraissait en pleine lumière pour la première fois. Son assurance tint bon d’abord, elle ne sembla pas affectée par tous ces yeux en orbite autour d’elle, par le mouvement de la foule qui instinctivement se tassait, se regroupait, s’amassait face à elle. Elle la trancha sans ralentir. Coupée en deux, l’énorme masse se rétractait en silence de part et d’autre de sa trajectoire, puis se reconstituait derrière elle dans une affreuse rumeur. Son sillage était plein de remous, de désordre, de violence.

Son sillage s’enflait comme une vague.

Elle traversa le village montant et descendant les escaliers de pierre, repoussant les ombres jusque dans les maisons quand l’étroitesse des ruelles ne permettait pas à sa robe de donner toute sa mesure, de se répandre. Les pans de tissu léchaient alors les murs pour que fondent les digues. Les pierres gondolaient comme du buvard.

C’était une eau folle déversée dans les rues. Et sous la caresse de l’habit parfaitement blanc et doux, un soleil vibrait entre ses longues cuisses nues.

[…]

Les parents qui marchaient derrière la mariée vers la petite église furent peu à peu dévorés par le flot.

On les déchira à belles dents.

On cherchait une issue, une façon de faire cesser ce scandale, on se torturait en suppositions, on grimaçait de colère. Les visages furent plus laids, plus crispés que jamais. Les bras, les jambes en tremblaient. Ça s’agitait dans la poussière. Ça remuait. Ça grouillait dans les bouches. Ça vomissait sa bile. Ce n’était pas beau à voir cette monstrueuse traîne collée derrière la belle. Dans les frôlements du tissu, le duvet de la jeune fille se hérissait.

[…]

Ça gueulait sec dans l’ombre, ça parlait de beauté de tissu qui serait bientôt chiffonnée. Ça jasait, ça critiquait le manque d’humilité de la famille.

Et puis soudain, ça sortit de sous les porches et ça cracha en plein soleil, à la face de la mariée.

Personne ne voulait croire que cette merveille avait été gagnée à coups d’aiguille par la mariée elle-même et les noces faillirent être gâchées.

Alors Frasquita renonça.

Elle ne s’était pas retournée encore, toute grisée qu’elle était par le mouvement du tissu, les autres avaient été un instant éclipsés par sa splendeur de soie, mais au premier crachat, elle comprit que toute la beauté de cette partie du monde s’était déversée dans sa robe. Elle sut qu’elle avait dépouillée son pays de ses petites splendeurs éparses pour les concentrer dans le tissu. L’équilibre du monde était faussé. La laideur vibrait tout autour d’elle, le village était triste et nu, la colline grise, pas une couleur ne jouait sur les joues des femmes, pas un blanc d’œil ne brillait, le soleil ne s’arrêtait que sur elle.

[…]

Alors, elle donna prise aux regards, elle les laissa altérer sa beauté et, peu à peu, elle se tint moins droite, se ternit, s’écailla.

[…]

Frasquita comprit ce jour-là que sa virtuosité ne pouvait lui servir de parure et les roses piquées sur son corsage se fanèrent une à une. La ligne de sa robe en fut affreusement affectée.

Dans cette défloraison, la mariée fut moins belle, les familles se réconcilièrent et l’on put entrer dans l’église, prier, boire et danser.

Ma mère ne tenta pas de cueillir les petites têtes baissées, les pétales brunirent, elle les laissa attrister son chef d’œuvre.

Personne ne sut, cette fois, que sous chacune des fleurs flétries était une somptueuse robe brodée.

La mariée flotta toute la journée dans un parfum de fleurs mortes, minuit avait sonné quelque part et la robe était fanée. »

 

Extrait tiré de Le cœur cousu de Carole Martinez, éditions Gallimard, 2007.


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Mercredi 25 juin 2008

"Il y a des livres que nous parcourons dans l'allégresse, oubliant chaque page lue sitôt tournée la suivante; d'autres que nous lisons avec révérence, sans oser ni approuver ni contester; d'autres qui se bornent à nous renseigner, excluant d'avance nos commentaires; d'autres encore que, parce que nous les aimons si fort et depuis si longtemps, nous ne saurons que répéter, mot à mot, car nous les connaissons, au sens propre, par coeur. Et il y en a beaucoup encore qui tiennent de tous ceux-là et qui, au lieu de susciter le silence (respectueux ou ravi), nous aiguillonnent, nous prennent aux épaules, exigent de nous que nous réagissions par une opinion, une réflexion, une question, un souvenir, un désir."

Extrait de l'avant-propos de Journal d'un lecteur d'Alberto Manguel (Actes Sud, 2004 - traduit de l'anglais par Christine Le Boeuf)


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Dimanche 27 juillet 2008

« Il paraît qu’on dit : les paroles s’envolent, les écrits restent. N’importe quoi. Les écrits, il faut aller les chercher, les déchiffrer, on peut les cacher et ils existent comme ça, sans que personne les voie, sans que personne les sache. Tandis que certaines paroles, une fois qu’elles sont lâchées, impossible de les faire disparaître. Elles s’installent là, au fond de toi, et ne bougent plus, grosses, lourdes, un poids énorme dans ta gorge et ton estomac et ton ventre, impossible à faire rouler dehors, elles s’installent en toi et elles t’écrasent de l’intérieur.

Les paroles, elles peuvent te claquer la gueule, là, comme ça, n’importe où, devant n’importe qui, au grand jour comme en pleine marée noire, pas besoin de lumière pour les distinguer, elles t’éclatent à la figure et peuvent t’assommer, te pulvériser, t’exploser en mille morceaux qu’on n’arrive même plus à ramasser tellement ils sont minuscules, tellement ils sont répondus partout. »

 

Extrait de Sensitive de Shenaz Patel (Editions de l’Olivier, 2003).

 


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Dimanche 8 février 2009

« - Anna, être séparés, entendre ta voix sans pouvoir te toucher, ce n’est pas possible, c’est insensé. J’aspire tellement à toi. A marcher, à parler, à te voir rêver chaque rue de ta ville. A savourer avec toi une immense étendue de temps. Et que personne ne s’en mêle, que rien ne vienne en travers. Juste nous deux – nous deux renouvelés à chaque instant, comme dans le train, nous deux à profusion. Livrés au génie bienveillant. Qu’il nous imagine, qu’il nous prenne en charge. Depuis mon départ, je ne sais plus bien ce que c’est, d’être imaginé. C’était il y a combien de temps, dans quelle vie ? Et te revoir, c’est à quel prix ? Il faudra passer par quoi ? Par quel genre d’épreuve ? Chaque nuit, je me réveille à la même heure – souvent jusqu’au matin : c’est le moment où tout s’allonge, où tout devient interminable, où je ne suis plus capable de porter à bout de bras ce qui nous sépare. Le moment où je délire d’attente, Anna. Au point d’oublier qu’il y a un génie bienveillant. J’ai voulu t’appeler dans ces moments. Mais non, je dois rester seul. Seul avec mon attente, mon attente qui tourne dans tous les sens. Je vois un horizon où tu vis avec moi – aussitôt il disparaît, impossible, je n’y crois plus. Je le retrouve, je le reperds. C’est comme un supplice qui commence : mille façons de le retrouver, mille façons de le reperdre, à n’en plus finir. Le matin, quand je vais travailler, je suis encore dans ce trou de nuit. Les autres, ceux à qui je parle, leur nuit est bien résolue - j’ai même l’impression qu’ils m’infligent ça d’une façon teigneuse. Je les regarde, je me dis : ils n’attendent pas Anna. Ils ne sauront jamais. Et c’est tout ce qui les définit. Inutile d’aller chercher plus loin entre nous. Moi je dis Anna, je répète Anna, je prononce Anna de toutes les façons. […] »

 

Extrait de L’Ange incliné de Pierre Mari (Actes Sud/ 2008)


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Mardi 24 mars 2009
« Quand j’ai rouvert les yeux nous étions gelés tous les trois, le bruit de la mer était devenu le monde entier, nous contenait, nous digérait et c’était doux d’être ainsi dévorés, ensevelis, noyés, oubliés pour de bon. La nuit nous protégeait et à ce moment précis, j’avoue avoir pensé que les choses allaient devenir possibles, ici j’allais pouvoir recoller les morceaux et reprendre pied, nous arracher les enfants et moi à cette douleur poisseuse qui nous clouait au sol depuis des mois, à la fin la maison, les traces et les souvenirs qu’elle gardait de nous quatre, c’était devenu invivable, je ne sortais presque plus et les enfants se fanaient sous mes yeux, j’avais l’impression que la lumière rechignait à entrer et que tout ça finirait tôt ou tard par nous engloutir. Les herbes du jardin, le lierre et la vigne, le tamaris, tout semblait se refermer sur nous, nous recouvrir et nous enterrer vivants. Tout devenait jungle, et je nous croyais perdus dans le cœur noir des forêts. Il nous fallait fuir, je ne voyais plus d’autre issue, j’avais mis la maison en vente et nous étions là, c’était ici que nous allions tenter de vivre, dans cette ville au bord de la mer, j’y avais passé mon enfance et sans même en avoir pris la peine d’y réfléchir, c’était à elle que je nous confiais désormais. »

Extrait de Des vents contraires d’Olivier Adam (Editions de l’Olivier/ 2009)

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Vite fait

12 novembre:

Boulot, boulot, boulot et les jolis mots d'Antoine Laurain.

Paroles de marins

Hors les livres

Lorsque je n'ai pas le nez plongé dans un livre, je suis par là:

- le 12/11: Lettre aux acteurs + Pour Louis de Funès de Valère Novarina

- le 19/11: "Dominique Mercy danse Pina Bausch", un film de Régis Obadia

- les 26 et 27/11: Danses & Docks

- le 28/11: Ô Carmen, opéra clownesque par L'Incroyable Compagnie

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