De la sensation d'élasticité lorsqu'on marche sur des cadavres

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En avril dernier, lors de "Bat la lang - le Mois des Auteurs" organisé par le Centre Dramatique de l’Océan Indien, Matéi Visniec avait fait une lecture d’extraits de cette pièce hommage à Ionesco, écrite à l’occasion du centenaire de la naissance d’un des plus grands auteur du théâtre de l’absurde. Il n’en fallait pas plus pour attiser ma curiosité…

 

Sergiu Penegaru, poète de son état est également traducteur de textes français. Il voue une admiration sans borne aux auteurs français tels Albert Camus, Raymond Radiguet, Lautréamont, Gide mais aussi à Tristan Tzara et surtout à son compatriote exilé en France, Eugène Ionesco dont il traduit les pièces. Tant et si bien qu’il est même hanté en permanence par le seul personnage absent de Ionesco, la fameuse cantatrice chauve. Mais dans la Roumanie communiste, la littérature et la culture en général sont contrôlées par l’Etat et l’on voit d’un mauvais œil les traductions et la poésie de Sergiu que l’on juge peu patriotiques. Ses textes sont de plus en plus souvent refusés et un soir, alors qu’il se soulage sur la statue de Staline, il se fait jeter en prison. Dans sa cellule, un philosophe, un ancien ministre et un ancien magistrat tentent tant bien que mal, à l’aide de jeux de mots, de faire passer le temps. Sergiu entreprend de leur raconter de mémoire La cantatrice chauve. Les rires du groupe éveillent la suspiscion du directeur de la prison qui y voit un complot en train de se fomenter. D’ailleurs « La Cantatrice Chauve » n’est-ce pas un très bon nom de code ?

Dans un jeu entre réalité et rêve, Matéi Visniec révèle l’absurdité du quotidien dans une Roumanie enfermée dans une idéologie poussée à l’extrême qui brime l’esprit. La pièce est à la fois un témoignage de cette période où les prisons regorgeaient d’intellectuels qui refusaient de se plier au patriotisme ambiant et un bel hommage à Ionesco mais aussi au pouvoir de la littérature.

« A l’époque où je découvrais les pièces de Ionesco, dans une Roumanie communiste où l’absurde quotidien rivalisait avec le théâtre de l’absurde, je découvrais en effet la liberté absolue et un outil extrêmement efficace de lutte contre l’oppression, la bêtise et le dogmatisme idéologique. Après avoir lu les pièces de Ionesco, je n’ai jamais eu peur de rien dans ma vie. Plus que tout système philosophique ou livre de sagesse, c’est Ionesco qui m’a aidé à comprendre l’homme et ses contradictions, l’âme humaine, la vie et le monde » écrit Matéi Visniec dans l’avant-propos. Et ce paragraphe résume à lui seul l’essence de la pièce. Une pièce où l’on rit d’une absurdité qui effraie aussi, où La Leçon  et La cantatrice chauve fusionnent dans une scène hautement surréaliste, et où les Rhinocéros imaginés par Ionesco existent bien.

En refermant le livre, on n’a qu’une envie : découvrir De la sensation d’élasticité lorsqu’on marche sur des cadavres sur scène. Ah si, une autre aussi : lire ou relire tout Ionesco… et Visniec.

 

p.74 :

Le poète : (…) Mais vous pleurez, Madame la cantatrice chauve?

 

La cantatrice chauve : Oui, je suis très touchée. Vous m’évoquez si souvent… moi, un personnage qui n’existe même pas.

 

Le poète : Oui, parce que je vous aime, Madame. J’aime tellement votre absence. Vous représentez pour moi, en quelque sorte, l’idéologie. Dans une société idéale, l’idéologie devrait être aussi discrète que vous.

 

 

De la sensation d’élasticité lorsqu’on marche sur des cadavres de Matéi Visniec. Editions Lansman/ 2009.

 

 

Un livre qui s'inscrit dans le défi initié par Leiloona:

 

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Publié dans Voyages en France

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Commenter cet article

Leiloona 07/11/2010 15:58



Malgré un titre repoussant, le thème m'interpelle ! Merci pour cette découverte ! 



Vero 07/11/2010 16:06



C'est à découvrir vraiment!